• la mort

    mort d'un chat persan

    "Un dimanche matin, voyant ouverte la fenêtre du living-room, elle s'élança, calcula mal son élan, et
     tomba du septième étage dans le vide.

     

    Aucune blessure n'était visible, sauf une patte qui semblait cassée. Mais les lésions étaient internes.
     Pendant vingt-quatre heures, Olympe sembla prostrée. Le lendemain on la porta sur mon lit : elle ne
     se plaignait pas, elle semblait dormir. Je pensais naïvement qu'elle allait se rétablir. Mais le
     lendemain soir, en lui caressant la tête, je perçu comme des craquements. Son poil semblait terne et
     collé.
    Olympe, pauvre innocente, qui paye pour l'absurdité du monde, pauvre chérie qui n'a rien connu de la
     vie, morte vierge et – aussi stupide que cela paraisse à dire – morte sans péché, je ne puis croire que
     le souffle qui t'animait, que ton âme ait disparu à jamais. S'il y a une autre vie il est impossible que ce
     ne soit pas toi, d'abords, que j'y retrouve, parce que je t'ai aimée d'une façon plus vraie que bien des
     êtres rencontrés ici-bas.

     


    Oui, le monde est trop cruel pour ceux qui ont gardé une âme d'enfant. Il doit y avoir quelque part un
     lieu où toutes les injustices sont réparées, où toutes les abominations sont payées et effacées.
     J'entrerai dans ce paradis en te serrant sur mon cœur, ta fourrure noire et blanche sur ma poitrine
     nue, tandis qu'autour de nous monteront les chants séraphiques.

     


    Nous descendîmes Olympe, une fois morte, dans le sous-sol de l'immeuble où sont alignées
     d'énormes poubelles. Je me suis réveillé sur le matin, à l'exacte minute où passait le corbillard  des
     boueux. Et j'ai vu partir Olympe, comme on voit s'éloigner un cercueil, dans une lumière éclatante.
     N'était-ce pas son esprit qui m'avait alerté ?

     

    Je me demande pourquoi je n'ai pas pensé, sur le moment, qu'il m'était possible d'emmener le
     cadavre d'Olympe, de l'enterrer dans une forêt proche, au pied d'un arbre connu de moi seul, où je
     serais venu, par la suite, me recueillir.

     


    Tout le jour, meurtri et désespéré, j'ai erré dans la forêt brune où j'aurais du creuser sa tombe. Que
     m'importaient les autres, toute cette agitation, tout ce bruit que font les autres autour de moi ?

     


    Quoi qu'on pense du monde, quelle que soi la fin qu'on lui assigne, ce n'est pas, on en conviendra,
     une réussite. C'est une œuvre inadmissible, pour l'esprit qui la juge, parce qu'elle est d'une cruauté
     stupide et gratuite. Et comment s'empêcher de la juger? Une chatte qui tombe du septième étage,
     cela n'a pas de sens, cela est inutile. C'est un hasard: autant dire que ce qui nous arrive n'a aucune
     signification. Non, le monde n'est pas l'oeuvre de l'Amour. Le fait qu'il existe des sentiments purs
     et des affections sans nuages, comme celle que nous nous portions, ma chatte et moi, prouve qu'il y
     a, en chacun de nous, un principe étranger à l'univers, une beauté trahie, une pureté bafouée.

     

    Quelques jours après la mort d'Olympe, il me sembla la voir apparaître, tandis que je sommeillais.
     Elle avait son aspect des plus beaux jours, avec sa fourrure fraîchement pourléchée, sentant bon la
     toilette. Elle avait l'air de sourire et elle me disait: “je suis plus heureuse où je suis..”

     

    Et j'étais rassuré de la savoir heureuse et libre... Jusqu'au moment où je me suis retrouvé seul, sa
     place vide, et comme creusée encore, à mon côté – avec cette idée intolérable que je ne la reverrai
     plus!"

     

     

    (Gilbert Ganne – in Orgueil de la maison – 1964)

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