• C'est comme ça en France

    Ce sont des témoignages. Rien que des témoignages. Nous aurions pu en publier d’autres, beaucoup d’autres. Nous en avons choisi dix. Dix exemples de brutalités policières, de bastonnades le plus souvent racistes, de violences gratuites, telles que leurs victimes nous les ont racontées. Ces témoignages, Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Intérieur, les a lus. Dans une interview, il refuse de se prononcer sur les affaires jugées ou classées sans suite. Mais il propose aussi de recevoir les victimes qui, par peur, n’ont pas déposé plainte. Il annonce par ailleurs une réforme des conditions de garde à vue et des reconduites aux frontières, pour que celles-ci soient moins brutales. Le ministre de l’Intérieur ne cesse de répéter à ses troupes qu’il ne tolérera aucun dérapage, aucune bavure. On le croit. C’est un républicain qui n’a aucun intérêt politique à endosser une méchante affaire. Il n’ empêche. Même si les bavures ne datent pas de Nicolas Sarkozy, même s’il y en a toujours eu, depuis la victoire de la droite et les lois « tout-sécuritaire », les organisations de défense des droits de l’homme et de lutte contre le racisme enregistrent de plus en plus de plaintes. « Avant, quand on parlait de bavures, on avait le sentiment qu’il s’agissait d’une exception, dit Mouloud Aounit, responsable du Mrap. Aujourd’hui, il s’agit de bavures généralisées. » « Nous assistons à des incidents de plus en plus répétés avec les forces de l’ordre », constate Michel Tubiana, président de la Ligue des Droits de l’Homme. « Les policiers et les gendarmes ont le sentiment d’un appui politique et sociétal qui leur permet de faire un peu n’importe quoi », estime Dominique Tricot, l’avocat de SOS-Racisme.

    Bavures, le retour ?

    Paris, le 4 juillet 2002, 18h30. Ce soir-là, Diane, une jolie femme de 37 ans d’origine béninoise, vient chercher sa fille dans une crèche du nord de Paris. Puis cette vendeuse d’un magasin chic monte dans le bus, sa fillette de 3 ans dans les bras, une poussette à la main. Le bus est presque vide, Diane dépose la voiture d’enfant, dépliée, dans le coin réservé aux handicapés. Un contrôleur lui demande sa carte Orange, elle s’exécute. Un quart d’heure plus tard, il lui ordonne de replier la poussette. Elle refuse. Elle sait que quand les bus sont vides, deux poussettes peuvent être déposées, dépliées, là où elle a mis la sienne. « Bougez votre cul et pliez-la ! » Diane s’obstine. Le bus repart et, à la grande surprise des passagers, qui se taisent pourtant, ne prend pas le chemin habituel. Il s’arrête enfin devant une mairie. Là, deux policiers demandent ses papiers à la jeune femme. Elle donne sa carte de résidente, parfaitement en règle. Elle veut la reprendre. Violente claque au visage. A coups de pied, le policier la tire pour qu’elle descende du bus, la menotte et lui fait traverser la rue pour rejoindre un fourgon. Diane a honte, c’est son quartier. Elle crie. « Sale négresse, répond le policier. C’est à cause de gens comme toi que la France est dans cet état-là ! » Sa fille pleure, terrorisée. Qu’importe, elle monte avec sa mère dans le fourgon. Direction le commissariat. Les menottes blessent la jeune femme. Elle les garde jusqu’à 22 heures. Là, un autre policier lui demande son salaire, le nom et le prénom de ses parents. Diane refuse encore, demande l’aide de son avocat : « Ton avocat et toi, je vous encule. Signe cette déposition ! » Nouveau refus. « Tu vas rester ici, et ta fille, elle ira à la Ddass. » Finalement, à 22h45, un policier lui dit : « Casse-toi ! » La police porte plainte pour « rébellion ». Diane aura quinze jours d’arrêt maladie. Depuis, la peur chevillée au ventre, elle n’ouvre plus les volets de son appartement.

    Bordeaux, le 11 novembre 2002, 23 heures. Jean-Paul, 24 ans, étudiant en maîtrise d’anthropologie, sort d’une boîte du centre-ville avec quatre copains. Ils n’ont pas envie de se quitter, s’assoient pour discuter dans un hall d’immeuble. « Sauf ma copine, on avait un peu bu. On a dû faire du bruit. » Cinq minutes plus tard, trois policiers de la BAC débarquent, les aveuglent avec une torche, leur demandent de se lever. L’un d’entre eux reste assis. Il reçoit un coup de pied dans les jambes. Jean-Paul demande des explications, il est menotté et plaqué au mur. Son amie, d’origine togolaise, tente de s’interposer. Un policier lui tire les cheveux, lui donne des coups de pied dans les jambes. Elle est menottée, on lui plaque une matraque sous la gorge. « Ma copine et moi avions les poignets en sang. » L’un des copains de Jean-Paul, chef d’entreprise, sera relâché sur-le-champ. Le jeune homme et la jeune femme, eux, vont passer huit heures au poste. Sur la déposition concernant la jeune femme, un policier écrit : « Race : négroïde ». Les policiers portent plainte pour « rébellion ». Pendant trois semaines, l’amie de Jean-Paul n’a ni mangé ni dormi.

    Pantin, le 3 novembre 2002, 20 heures. Les contrôles d’identité, Abdou en a l’habitude. Ses papiers sont en règle, son casier judiciaire est vierge. Alors, quand le CRS le contrôle, il ne s’en fait pas. Mais quand le policier lui passe les menottes et lui demande de monter dans le car, cet étudiant de 19 ans, français d’origine africaine, ne comprend pas. Il comprend encore moins quand il voit le car filer vers Le Bourget. Tout à coup, le véhicule s ’arrête, en pleine zone industrielle. On lui demande de sortir, on lui enlève les menottes, deux CRS le prennent par les épaules et un troisième commence à le frapper au visage. Les coups pleuvent, accompagnés d’insultes : « Sale Noir, rentre chez toi ! » Soudain, ils cessent. Les CRS repartent. Abdou rentrera chez lui à pied. Il a la mâchoire brisée. Il n’a pas déposé plainte. Il a peur.

    Marseille, le 1er juin 2002, 22h30. Eric Delmas, 37 ans, et ses amis, enseignants ou agents de service dans un collège des quartiers Nord de Marseille, vont boire un verre dans le centre-ville. Embouteillage. Le conducteur klaxonne. Des policiers arrivent aussitôt : « Sortez, contrôle d’ identité. » Delmas : « Pourquoi vous nous verbalisez ? » Un policier : « Viens voir, on va parler des quartiers Nord en tête à tête. » Eric Delmas : « Oui, mais devant témoin. » Il est immédiatement jeté à terre, bourré de coups de pied. Le conducteur subit le même sort. Anna, une de leurs amies, appelle au secours. Frappée à la tête, au corps, elle est avec les autres profs, sauf le conducteur, violemment propulsée dans le fourgon. La jeune femme étouffe ? Une nouvelle claque. Eric Delmas proteste. Le commissaire : « Vous êtes des profs de merde, dans des collèges de merde, avec des élèves de merde ! » Voilà pourquoi ils sont là : ils enseignent dans un quartier difficile, essentiellement peuplé de jeunes issus de l’immigration. Eric, un prof et la jeune femme sont fouillés au corps, dépouillés de leurs vêtements. Eric Delmas est isolé dans une cellule maculée d’urine. Douze heures plus tard, ils sont libérés. Les policiers portent plainte pour « outrage et rébellion ». Epaulés par un comité de soutien, les enseignants portent plainte avec constitution de partie civile. Anna a passé dix jours à l’hôpital. A l’ audience, les policiers ont tout nié en bloc. Jugement le 27 mars.

    Paris, dans la nuit du 19 au 20 mai 2002. Mohamed et Ismaël, vigiles dans une grande surface, constatent que des cambrioleurs se sont introduits dans les réserves. Ils ne parviennent pas à coincer les voleurs. Alors ils appellent le directeur du magasin et la police. Une première patrouille arrive. Puis une seconde. Quand le car s’arrête devant le magasin, deux policiers ordonnent aux deux vigiles de lâcher leurs barres de fer. Confondus avec les malfaiteurs, Mohamed et Ismaël sont menottés et plaqués au sol. Réalisant leur erreur, les policiers les libèrent. « Vous n’êtes que des incapables », dit Ismaël. Il est à nouveau menotté et embarqué. Le fourgon s’arrête, dans une rue sombre. « Sale bâtard, négro, babouin ! », lance un policier, en lui donnant des coups de poing dans le bas-ventre. Le policier le plaque ensuite contre la vitre arrière et lui assène un coup de matraque sur les lèvres. Ismaël est tiré par les menottes jusqu’au commissariat. Les policiers portent plainte pour « outrages ». Il est gardé à vue pendant quelques heures. Le vigile devra cesser son travail pendant seize jours. Les voleurs courent toujours.

    Houlgate (Calvados) le 17 août 2002, 22 heures. C’est la fin des vacances. Jean-Louis, 28 ans, informaticien, et sa femme Florence attendent le feu d’ artifice en buvant un verre. Soudain, Jean-Louis s’aperçoit que sa moto, mal garée, gêne les couples qui dansent sur la place. Il veut la dégager. La rue est en pente, la moto pèse 230 kilos. Pour ne pas tomber, il met les gaz, mais avance à pas comptés. Il sent un coup violent dans le dos. Des CRS, qui le prennent sans doute pour un voleur le menottent. Au commissariat, on l’insulte : « Fils de pute, tu aurais pu écraser un enfant ! » On le frappe à la tête. Il sent les ongles qui s’enfoncent dans son cou. Après une nuit de garde à vue, les policiers portent plainte parce que Jean-Louis a « omis sciemment d’obtempérer à trois reprises à une sommation de s’arrêter ». Le 12 novembre, il est condamné à une suspension de permis de quatre mois. Jean-Louis, lui, n’a pas porté plainte : « A chaque fois que j’ entreprenais une démarche, je craquais. » Après cette affaire, il a consulté un psychothérapeute pendant six mois. Incapable de prendre une initiative. Il n’a toujours pas le droit de conduire sa moto. Mais il ne sait pas s’il reprendra un jour le guidon.

    Créteil (Val-de-Marne), dans la nuit du 18 au 19 décembre 2002, vers 1 heure du matin. David, un trader d’origine camerounaise, raccompagne son amie Aby. Une voiture le suit, le rejoint, éclaire son véhicule avec une torche. Une femme policier le somme de s’arrêter. David : « Quel est le problème ? » La femme : « Descends de la voiture, petit con. » David finit par se garer. La policière ne lui demande pas ses papiers mais tente, en le prenant à la gorge, de le faire sortir par la fenêtre ouverte. Elle lui passe les menottes : « Tu vas voir, sale nègre, je t’emmène au poste, petit con. » Le trader est plaqué au sol, la face contre le bitume. La femme s’assoit sur lui, l’insulte à nouveau. Les autres policiers le traînent jusqu’au car. Direction l’hôtel de police. Au poste, la femme resserre très fort les menottes : « Des comme toi, j’adore les mater. » Et à nouveau des coups de coude aux côtes. Le trader lui dit qu’elle abuse de son pouvoir. Résultat : coups de coude, étranglement, renversement sur le sol glacé. David garde son calme. Quelques heures plus tard, on lui demande enfin ses papiers. Les policiers découvrent qu’il est trader, qu’il habite le 7e arrondissement, un quartier chic de Paris. A midi, il est relâché, accusé de « rébellion ». L’affaire sera classée sans suite. David, lui, porte plainte pour « coups et blessures et injures raciales ».

    Paris le 23 décembre 2002, 15h30. Il n’y a pas si longtemps, Omar Baha, 38 ans, comédien, a tourné un film publicitaire pour la gendarmerie. Cet après-midi-là, à la hauteur du métro Château-d’Eau, il voit, plaqué au sol, un jeune homme d’une vingtaine d’années se faire bastonner par cinq à six policiers. Pas loin de là, un petit garçon pleure. Un autre policier gaze un petit groupe avec une bombe lacrymogène. « M. Sarkozy a demandé qu’on lui relate toutes les bavures, lance Omar aux policiers. Il me semble que vous êtes en train d’en faire une, et si je peux me permettre, vous n’êtes pas maîtres de vos nerfs. » Un policier s’approche de lui et lui donne avec le cul de la bombonne de gaz un violent coup sur le nez. Le comédien est alors roué de coups, menotté et précipité dans le fourgon. Arrivé au commissariat, le policier qui l’a frappé le fait descendre avec brutalité. Omar persiste : « Je vais porter plainte contre vous, M. Sarkozy entendra parler de vos agissements. » « Sarko, je m’en fous, c’est moi la loi ici ! » Omar est plaqué au sol pour qu’il s’agenouille, on lui colle la tête contre le mur. Il est ensuite fouillé, palpé, on lui prend sa carte d’identité (française). Arrive l’audition : on lui retire les menottes, on lui demande d’enlever ses vêtements personnels, de les mettre dans une petite boîte. Chef d’ accusation : « incitation à l’émeute et rébellion ». Omar réfute. Garde à vue de 24 heures, avec prolongation possible de 24 heures. Omar s’entretient avec l’avocate commise d’office. Direction la cellule. A 22 heures, on l’ emmène à l’Hôtel-Dieu. Diagnostic : fracture du nez. Retour au commissariat. Quand Omar sort enfin de l’hôtel de police, quarante-huit heures plus tard, c’est Noël. Entre-temps, plusieurs fois confronté aux policiers, il dément à chaque fois ce qu’on lui reproche. Il est déféré au parquet. De nouveau plusieurs fouilles corporelles. Comparution immédiate. La juge, après l’ avoir écouté, le libère enfin. Depuis, Omar a peur. Pour recueillir des témoignages, il a collé dans le quartier quelques affichettes, avec son numéro de téléphone. Des témoignages, il en a reçu. Des menaces de mort aussi. Depuis, deux des policiers ont été suspendus par le ministre de l’ Intérieur, qui diligente une enquête. Omar Baha comparaît le 7 février devant le tribunal correctionnel. Il encourt six mois de prison ferme.

    Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne) le 10 octobre 2002, 16h30, cité des Hautes-Noues. Mohamed Marwan, chercheur en sociologie et président de l’ association C’est Noues, n’a jamais vu ça de sa vie : « Ils ont tapé sur tout le monde. Les parents, les enfants, les commerçants étaient outrés. » En ce milieu d’après-midi, un jeune du quartier fait un rodéo à moto. La directrice de l’école, inquiète pour la sortie des classes, appelle la police. La BAC arrive, prend la moto, mais n’interpelle pas le gamin qui a pris la fuite. Les policiers essuient quelques jets de cailloux et puis s’en vont. Pour eux, l’affaire est réglée. Mais pas pour un commissaire : « On va pas laisser ça comme ça ! », lance-t-il à ses troupes. A 18 heures, une centaine de policiers de Villiers mais aussi des banlieues voisines débarquent et frappent à coups de matraque, de tirs de flashball. Ils lancent des bombes lacrymogènes. A cette heure-là, les pères discutent entre eux, les mères font leurs courses, les jeunes s’amusent. Les policiers ne font pas le tri. La boulangère n’en revient pas. A l’animateur qui prône le dialogue avec les habitants, le commissaire répond : « Je m’en fous de votre dialogue. Maintenant, c’est comme ça. Point barre. Cassez-vous. » Coups à la tête, entorses, plâtres, les certificats médicaux parlent d’eux-mêmes. Huit jeunes sont interpellés. Deux seront condamnés. Le premier à soixante heures de travaux d’intérêt général, le deuxième, qui revenait d’une mission humanitaire mais dont le casier judiciaire n’était pas vierge, à six mois de prison ferme. Commentaire de Mohamed Marwan : « S’ils avaient interpellé les jeunes qui ont jeté des cailloux, je n’aurais rien à dire. Mais là, c’est gratuit. Et les mômes de la cité ont encore plus la rage. »

    Marseille, le 1er octobre 2002, 21h30, cité Font-Vert. Ibrahim, 20 ans, regarde tranquillement « Star Academy » avec sa soeur. Jeune footballeur professionnel à L’Ile-Rousse, en Corse, il est en convalescence chez ses parents. A la suite d’un méchant accident lors d’un match, on lui a fait quatre greffons au bras. Il est plâtré. Il entend du bruit dans la cage d’ escalier et pense que c’est son infirmier. Erreur. Des policiers de la BAC tentent d’interpeller un dealer. Ibrahim sort, se retrouve face à l’un d’ entre eux, un flashball à la main. Il braque Ibrahim. « Que se passe-t-il ? demande le jeune homme. Rangez votre arme ! » Les policiers sont persuadés que le dealer est caché dans l’appartement. « Eh bien, entrez », dit calmement le footballeur. Ils ne l’écoutent pas, font descendre Ibrahim. Le policier au flashball tape sur les murs : « On va tous vous niquer maintenant. Te prends pas pour Anelka. Nous, les Noirs, on les mate. » Un peu plus tard, Ibrahim se retrouve en garde à vue à la brigade des stupéfiants. Très vite, il est relâché. Mais la police, elle, « le veut ». Le footballeur est immédiatement transféré au commissariat. Quarante-huit heures de garde à vue. Comparution immédiate. Relaxe immédiate : non seulement son dossier est vide, mais les policiers ont tout simplement oublié, au commissariat, de prolonger la procédure de garde à vue. Aujourd’hui Ibrahim a retrouvé la Corse, et le foot.


  • Commentaires

    1
    Vendredi 30 Septembre 2011 à 16:55
    c'est une question de morale et d'Etat de Droit
    un site "citoyen", un initiative précieuse et normale dans un Etat de Droit, personne ne doit être "au-dessus de la loi" les policiers pas plus que les autres, sinon,vous voyez les dérives ! http://copwatch.fr.over-blog.com/
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